Friedrich Nietzsche
Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900)

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 Le philosophe lyrique 

La philosophie lyrique de Nietzsche ne s’adresse pas à la raison. Aussi son influence ne se voit-elle guère chez les philosophes stricto sensu, mais plutôt chez des écrivains et des artistes. Supprimez Descartes, vous supprimez l’idéalisme moderne; supprimez Marx, vous supprimez «les dix jours qui ébran-lèrent le monde». Mais supprimez Nietzsche: la physionomie philosophique du xxesiècle n’en est guère changée. Bergson le cite deux fois: l’une pour dire que séparer les hommes en esclaves et maîtres est une «erreur» ; l’autre pour marquer sa préférence pour le vitalisme de Jean-Marie Guyau. Husserl ne le cite pas. Heidegger lui a consacré des cours, mais «tout à fait affreux et bavards», dit Hannah Arendt –s’adressant, il est vrai, à Jaspers. Nietzsche est le philosophe qui abonde le plus en de ces aperçus qui saisissent l’esprit: sou-vent, ses aphorismes sont illuminants comme des flashes. Mais il n’a pas laissé après lui un courant ou un mouvement bien définis, une école. Des philosophes que je connais, certains sont, ou ont été, phénoménologues ou heideggériens, d’autres spinoziens, néokantiens, marxiens, weiliens (disciples d’Eric Weil), sartriens: de nietzschéens, point! Pourquoi cela? C’est d’abord que l’ensemble des concepts nietzschéens n’existe pas comme système, de sorte qu’il est difficile de dire ce que signifie au juste être nietzschéen; ensuite, ces concepts ne sont pas des maîtres concepts.Le cogito de Descartes, l’impératif catégoriquede Kant, l’Aufhebung de Hegel, la durée bergsonienne, le Dasein de Heidegger sont des maîtres concepts, points de départ d’analyses infinies ou socles de cathé-drales d’idées. Mais les concepts nietzschéens ne sont pas fondateurs: ils sont forgés, problématiques, douteux. La volonté de puissance: une métaphore; l’éternel retour: une vieille idée grecque, dont il fait un mythe; le surhomme: le surchrétien (mais l’homme a-t-il jamais été chrétien?) –le résultat étant non une philosophie que l’on discute, mais une sorte de philosophie-fiction. Nietzsche est un semeur, un «oseur», dirions-nous, un éveilleur, un incitateur. Il jette les idées comme des tentations. Et commentrésister toujours aux tentations? Bien des idées de Nietzsche, quine sont pas des maîtres concepts, sont des ferments, et ces idées-ferments se retrouvent parfois chez des philosophes, mais surtout chez des écrivains ou des artistes: le nihilisme –passif ou actif–, le bonheur comme ersatz du sacré, le progrès comme idée moderne, «c’est-à-dire fausse», le socialisme comme avatar du christianisme, la philosophie, la morale comme «art d’interprétation», la résolution de la réalité dans l’apparence, la sagesse tragique-dionysiaque, le monde comme jeu, la participation de l’individu au «jeu du monde» et l’amor fati. Influence donc, mais qui agitplutôt de biais que de front, et qu’il est difficile de cerner. Qu’en est-il aujourd’hui? Ce à quoi Nietzsche en appelle, dit Eugen Fink, c’est, après l’exténuation de la tradition, à une «conversion radicale». Or l’époque présente, après l’échec des idéologies et des utopies de la raison, est bien l’époque des conversions tous azimuts: multiples sectes, attrait du bouddhisme, etc. Un point commun: ce sont des conversions au bonheur, mais euphorique, non tragique. A cela, Nietzsche oppose une autre conversion, quine suppose rien de moins qu’une réévaluationet un renversement de notre rapport aux Grecs: afin que les Grecs ne soient pas simplement notre passé, mais soient notre avenir –en quoi Nietzsche anticipe la vision de Heidegger. Pourquoi les Grecs? C’est que les Grecs sont ceux qui ont le plus aimé la vie, au point de n’avoir pas eu besoin qu’elle ait un sens. Erwin Rohde, l’ami de Nietzsche, qui était un fervent apolo-giste de l’hellénisme, disait qu’il ignorait toutd’un «sens de la vie». Abolir cette notion, que supposent toutes les conceptions dont l’homme moderne vit –christianisme, rationalisme, progressisme, positivisme, morale du devoir, démocratie, socialisme–, tel est le rôle du mythe du retour éternel de toute chose. Alors la volonté de puissance n’est plus seulement volonté detoujours plus de puissance, ce qui n’est qu’un comparatif: elleatteint au superlatif par le oui absolu à la vie sans plus, délivrée de toute finalité, de la «servitude des fins». Au xixesiècle, Heinrich Heine, Louis-Auguste Blanqui, Gustave Le Bon ont parlé, avant Nietzsche, du retour éternel. Ainsi Blanqui, en 1871: «Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables.» A propos des pythagoriciens, des stoïciens, Nietzsche a parlé du retour éternel avec Erwin Rohde ou Franz Overbeck sans lui accorder, alors, un intérêt particulier. Quelques années plus tard, en 1882 et 1884, cela devient un «terrible secret», dont il parle d’une «voix prodigieusement sourde», dit Overbeck. Que s’est-il passé? Simplement que ce qui n’était qu’une théorie fumeuse s’est transformé en mythe –destiné à se substituer aux mythes, religieux ou non,qui laissent à l’homme quelque espoir d’une vie meilleure ou de pouvoir «changer la vie». Que l’individu ne puisse que revivre éternellement sa propre vie, sans changement aucun, sans amélioration d’aucune sorte et sans jamais pouvoir échapper à ce fatum, voilà ce dont il faut persuader les hommes et qui doit être l’objet des prêches de l’avenir: car c’est là le moyen de séparer les deux sortes d’hommes, les forts et les faibles, ceux qui disent oui de ceux qui disent non. Nietzsche ne croit pas au retour éternel comme théorie physique. Il critique tous les concepts qui interviennent dans la formu-lation de l’hypothèse: le concept de vérité, le concept de connaissance, les catégories épistémologiques telles que la causalité, les concepts métaphysiques, telles les notions de tout, de monde, les concepts scientifiques, tel celui de force, les concepts logi-ques, y compris la notion de non-contradiction. Ne reste que le mythe, lequel ne vaut que par son effet, sa capacité paralysante ou exaltante. Ici se révèle le pragmatisme de Nietzsche, et par là même son scepticisme à l’égard de la philosophie. Mais ce scepticisme est aussi et d’abord scepticisme à l’égard de lui-même. Par sa pratique sceptique, Nietzsche en dit plus long qu’aucun philosophe depuis Montaigne sur la nature de la philosophie. La pensée du philosophe n’est pas une pensée du soir, comme le voulait Hegel, mais une pensé matinale. Pour Nietzsche comme pour Montaigne, c’est toujours le matin de la pensée. Cela signifie qu’il faut toujours regarder les choses comme pour lapremière fois. Le philosophe de l’avenir, maintenant que l’époque des systèmes est derrière nous, sera, je crois, à l’exemple de Montaigne et de Nietzsche, un continuel essayeur, faisant retour sans cesse aux plus initiales évidences, refusant toute accumulation de savoir qui mènerait au système et à l’arrêt de la pensée. Si laphilosophie est une tentative toujours recommencée, elle est en elle-même sképsis (examen, réflexion, questionnement), recherche infinie sous l’idée de vérité –car c’est au nom de la vérité que Nietzsche critique le concept de vérité. Qui, au xxesiècle, fut le plus fidèle à la leçon de Nietzsche? Avec Hannah Arendt, je dirai: Heidegger. Elle le compare à Pénélope; ce qui a été filé le jour sedéfait la nuit pour pouvoir être recommencé le jour suivant: «Chacun des écrits de Heidegger se lit, dit-elle, comme s’il recommen-çait tout.» C’est ce que Heidegger appelle «l’absence d’égard avec laquelle recommence chaque fois le penser», et il dit cela à propos de Nietzsche. Mais qu’à cet égard il soit fidèle à la leçon de Nietzsche ne fait pas de lui un philosophe lyrique. Pour cela lui fait défautce qui est, en définitive, le plus remarquable chez Nietzsche: le style –non qu’on puisse l’égaler à Pascal, mais presque.

Dernier ouvrage paru : «Présence de la nature» (PUF, 2001)

Source : Le Nouvel Observateur - Hors-Série - n°210 - Auteur : Marcel Conche