Friedrich Nietzsche
Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900)

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 Etre libre de tout ressentiment 

"Ecce homo" ("Pourquoi je suis si sage")

Un aphorisme suffit parfois pour que tout bascule. Pour que d’un abîme, d’une béance sans mot, surgisse un «abysse de lumièreZ». Non un dédale d’images, mais un labyrinthe sonore, pure musique transmisede bouche à oreille. Un oui illimité à la vie, un «oui bénisseurZ», qui se dérobe pourtant presque instantanément. Retenant son souffle, on se demande si l’on pourra un jour recomposer l’écho de cette mélodie céleste –ombre du nirvana, dirait un bouddhiste. L’aphorisme6 du chapitre «Pourquoi je suis si sage» d’«Ecce homo» est un de ceux-là. Un aphorisme où tout s’inverse dans une nouvelle perspective. «Ecce homo»(«Voici l’homme») est l’un de ces livres où de nouvelles possibilitésde vie s’inventent. Nietzsche s’y présente comme un disciple de Dionysos. Il estle philosophe du phénomène diony-sien, de son aspect psychologique. Cettespiritualité corporelle liée au drame de l’existence, Nietzsche la nomme «physiologie». Sa plus grande vertu? Chasser l’ignorance, le mensonge, les croyances monothéistes. Et lorsque Nietzsche insiste sur cet état de fait, surgit l’exemple: «C’est ce qu’a bien compris le Bouddha, ce profond physiologiste.N» Ne confondez pas sa philosophie avec une «religion, qu’il vaudrait mieux définir comme une hygièneN». Parce que «ce n’est pas la morale, [mais] la physiologie qui s’exprime ainsiN». Innocence et oubli, renouveau et jeu selon Zarathoustra, voilà comment cette «roue qui roule sur elle-mêmeZ» inverse subitement son sens de rotation. Et puisse le Bouddha s’exprimer comme un philosophe dionysien! «Etre libre de tout ressentiment, être éclairé sur la nature du ressentimentN», ainsi débute l’aphorisme explosif. Où Bouddha reçoit de Nietzsche l’honneur suprême –partagé sans équivoque avec son égal dionysien. On est pris de vertige. Est-ce l’un de ces messages cryptés de la main de Nietzsche? Une nouvelle manière de conjuguer Orient et Occident? Cette libération, cet accomplissement –délivrance de l’âme, guérison, les expressions ne manquent pas– bref, cette «victoire sur le ressentimentN», Nietzsche en serait redevable à sa longue maladie. Une logique contrapuntique se met en place: une position de force et une position de faiblesse afin de philosopher sur «l’état de maladie». Aucun doute, «Ecce homo» est une ode à la grande santé, celle de Zarathoustra; position de force qu’est le phénomène dionysien. Dans l’aphorisme, Nietzsche dit que tout ce qui ne saurait être conforme au surhumain est maladie, souffrance. Que Bouddha, le physiologiste, soit le seul qui ait droit de cité auprès de son fils dionysien dans ce véritable guide de santé est une certitude formelle. La première partie de l’œuvre fait l’éloge du régime alimentaire, du bon choix des lieux et des climats, de la nécessité des délassements. Dans l’état de souffrance, l’«instinct de guérison s’effriteN». L’enseignement véritable du Bouddha: «Maintenant ainsi qu’avant je ne parle que de deux choses: dukkha et la cessation de dukkha.B» En son sens usuel, dukkha est traduit par «souffrance», «mal-être», «malheur». Philosophiquement, le mot désigne à la fois le conflit, l’impermanence, l’absence de soi; tout produit négatif d’un attachement. Refrain tragique: dans cet état de faiblesse, «on ne sait plus s’affranchir de rien, on ne peut plus venir à bout de rien –tout vous blesseN». Et voilà certitude faite: Zarathoustra, Bouddha ont fait l’expérience d’une solitude blessée, mais guérie. Que Nietzsche nomme philosophie tragique, par la grâce de laquelle plus rien ne vous blesse. Car vous avez réalisé la cessation du ressentiment, la cessation de dukkha. Bouddha, philosophe dionysien. On ose même: Bouddha, un héros tragique? Nombre d’aphorismes vont en ce sens. Un seul: «Je pourrais devenir le Bouddha de l’EuropeN.» Imaginer un corps spirituel, sans rancœur ni animosité, sans haine ni soif de vengeance –«aucune souillure mentaleB». Méditer, marcher, pour se libérer de l’«esprit de pesanteurZ», de la vieille conscience née du ressentiment. Encore une fois, imaginer un tel corps revient à poser un problème de psychologie –celle du Bouddha, celle de Zarathoustra. «Comment celui qui,à un degré inouï, a dit nonN» et fait non à la morale judéo-chrétienne –au monothéisme, à l’hindouisme– comme erreur métaphysique, comment peut-il être en même temps tout le contraire d’un esprit négateur et nihiliste? «Pour le malade, enchaîne Nietzsche, le ressentiment est, en soi, la chose interdite –c’est pour lui le mal absolu: c’est aussi malheureusement sa tendancenaturelle.N» Philosophie du corps,perspective bouddhiste. Où Bouddha est l’exemple. Il se substitue même, iciet là, à Dionysos, pour livrer batailleau christianisme –«Bouddha contrele CrucifiéN»– ou à Socrate, ce prêtre par excellence. Repenser au désastreux «Quoi que vous fassiez, vous vous enrepentirez» pour se convaincre que la dialectique est chez Socrate désir de vengeance, né du ressentiment. Admirons d’ailleurs la finesse d’analyse d’un Cicéron: «Socrate n’est pas un médecin. Il n’a fait qu’être longtemps malade.» Alors que l’allié parfait de Nietzschese révèle aujourd’hui être celui qui est libre de tout ressentiment. Bouddha estle premier physiologiste à avoir vu juste dans l’histoire de la décadence des instincts. Le premier médecin de la civi-lisation à avoir posé un diagnostic justeet proposé une alternative au «non-sens d’idée d’hommeZ», tel que le conçoivent les hommes du ressentiment – les prêtres et les philosophes, toutes caté-gories confondues. Un physiologiste,non un fondateur de religion, dont la doctrine philosophique est indubitablement une hygiène –opposée à une morale–, à ne surtout pas confondre avec le christianisme. Sans quoi on serait confronté à un «second bouddhismeN», à une «forme de bouddhisme européenN», à une «religion nihilisteN». Au moment de mourir, Socrate lui-même a dit: «La vie n’est qu’une longue maladie; je dois un coq à Asclepios, le Sauveur.» Zarathoustra, de même que Bouddha, est tout le contraire d’un sauveur. Il se présente comme le «purificateur de la vengeanceZ». Il souhaite que «de la vengeance, l’homme soit affranchi; tel estle pont vers l’espérance la plus hauteZ». Nirvana –mot dont la traduction littérale est «extinction»– est bien l’extinction de toutes ces petites passions quientraînent un ressentiment, né d’un attachement. Petites passions qui seront minutieusement classées par catégories, feront l’objet d’un dépistage systématique, d’une généalogie même et, en bout de course, d’une traçabilité. Bouddha, et à sa suite Zarathoustra dressent un bilan des grandes erreurs métaphysiques qui ont entraîné des siècles d’ignorance, de mensonges, de croyances monothéistes. Les vrais responsables? Les prêtres, mais aussi tous ces philosophes croyants. Ecoutez l’ironie nietzschéenne: «Que personne ne croie que si Platon vivait denos jours et avait des idées platonicien-nes, il serait un philosophe: ce serait un maniaque religieux.N» Ignorance, mensonge, croyance: trois causes de la soif/désir de vengeance responsable de l’apparition de dukkha, qui ont eu pour effet de contaminer ce qui était le cœur même de la philosophie tragique – le guide de la souffrance et de l’héroïsme. Enfantons l’innocence du devenir et créons la cessation du ressentiment! Ces divers éléments rassemblés, on se demande: mais comment ai-je pu un seul instant douter du bien-fondé de cette confession nietzschéenne: «Qui connaît le sérieux avec lequel ma philosophie a engagé la lutte contre les sentiments de vengeance et de rancœur, et ce jusque dans la doctrine du "libre-arbitre" –(la lutte contre le christianisme n’en est qu’un cas particulier)– comprendra pourquoi je choisis cet exemple [le Bouddha] pour mettre en lumière mon comportement personnel, ma sûreté d’instinct dans la pratique.N»

(N Nietzsche ; B Bouddha ; Z Zarathoustra).

Source : Le Nouvel Observateur - Hors-Série - n°210 - Auteur : Globe’n’sky