Friedrich Nietzsche
Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900)

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 Où est-il – mon chez moi ? 

"Ainsi parlait Zarathoustra" ("l’Ombre")

Ici et là. Ceci avec cela: de même que la pensée de Nietzsche nous initie aux sauts, aux bonds et à la danse, le corps nietzschéen nous enseigne la valeur de certaines liaisons physiques; il nous replace au cœur d’un système de connexions qu’aucune pensée n’annonce, ne préfigure ni n’explique jamais –en cela connexions propres au corps. Il nous rend à cette expérience essentielle d’un corps entrecroisé, tissu de douleurs, de climats, de paysages et de musique. On voit les nœuds se former tout le long de la correspondance, au fil des lettres à Peter Gast en particulier. Là, dans un interminable monologue à deux, la philosophie avoue son physique capricieux, plaintif, rarement euphorique, presque toujours dolent. Ce qui le constitue, c’est précisément cet entrecroisement de souffrances et de soulagements. Le corps nietzschéen n’est pas la condition d’un bien-être ou d’un mal-être, il en est le témoin. Il n’existe pas hors de ces sautes de bonheur et d’abattement, hors du régime météorologique où il puise ses mots. Comme Schumann, dont il est si proche par certains aspects, comme Schumann en musique, Nietzsche constitue dans la langue l’image d’un corps variable. L’instabilité tient d’abord, chez lui,à l’usage du concept de santé. Peu importe, au fond, la réalité d’un état valétudinaire; ce qui entre en jeu, c’est ce très simple fait sur lequel se recouvrentla psychologie et le langage: dès qu’un sujet parle de sa santé, il l’interroge et commence à faire l’épreuve de son in-certitude. «Il n’y a pas de santé en soi, dira "le Gai Savoir", et toute tentative pour la définir ainsi échoue lamenta-blement.» Il en va de même pour celui qui peint les climats: nommer le froid ou l’excessive chaleur –Nietzsche y revient souvent–, c’est appeler, même implicitement, une rémission; décrire le beau temps, c’est toujours redouter, ou annoncer, son inévitable fin. Climatsinternes, climats du monde: les mots du corps nietzschéen n’en finissent pas d’ausculter la santé et le ciel sur le plande leur plus grande instabilité. Auscultation que vient relayer la non moins lancinante question des lieux. Le lieu d’habitation représente, dans l’idéal nietzschéen, la réponse directe et souveraine aux inconstances du corps et du climat. Comme nombre de ses contemporains, encouragés par les dogmes médicaux de la fin du siècle, Nietzsche adhère au principe des influences loca-les sur la physiologie: «L’électricité des nuages qui passent et l’action des vents: je suis persuadé que quatre-vingts fois sur cent, c’est à ces influences que je dois mes tortures» (23juin 1881). Si bien que l’élection d’un lieu ne renvoie pas seulement aux catégories de l’agrément et du désagrément: elle est un acte vital. «Je ne peux plus me permettre de commettre une erreur en matière clima-tique. Savez-vous que l’erreur de l’hiver précédent (Santa Margherita avec son humidité) a manqué de peu –très peu!– me coûter la vie?...» Le tropisme des pérégrinations nietzschéennes le dit assez: du sud, et du sud seul peut venir le salut. C’est au soleil de la pensée méditerranéenne, latine et surtout grecque, que pour un temps s’orientera le corps en souffrance. «Je trouve étrange que tous les ans à l’arrivée du printemps, j’éprouve le violent désir de descendre plus au sud» (1erjuillet 1883). Comme si la nostalgie d’un livre juvénile et de sa lumière d’absolu, «la Naissance de la tragédie», ne cessait d’irradier sur l’horizon de toute la vie: corps et œuvre, Nietzsche est exilé de la Grèce par sa germanitude. Entre les chambres sans feu et les salles d’auberge désertes, à Gênes, à Nice, à Rapallo, dans l’incognito propre aux étrangers, aux locataires perpétuels et aux habitués de la poste restante, le voyageur d’hiver éprouve et creuse son exil: il cherche sur la Terre un lieu que son esprit a jadis violemment connu dans le double éblouissement de Schopenhauer et des tragiques. Au centre de cette quête se tient un corps perdu. «Où est-il –mon chez moi?» Telle est donc la question capitale. Mais comment concevoir la réalité d’un tel chez moi? Comment une pensée de la saltation, du par-delà, de l’ante et de l’inac-tuel pourrait-elle laisser seulement entrevoir l’espace, les murs, la lumière de son chez moi? Cette question est transversale à toute l’œuvre et à toute la vie de Nietzsche. Il n’est pas vrai pourtant qu’elle reste sans réponses: des réponses passagères, incomplètes, mais momentanément porteuses de plénitude. A Nice, par exemple, pendant l’automne 1885, «quelque chose de victorieux et d’extra-européen [se] dégage, quelque chose de très réconfortant qui me dit: "Ici tu es à ta place"» (24novembre). C’est le moment où Nietzsche compose la quatrième partie de son «Zarathoustra», spécialement ce «Midi» qui chante la révélation de l’heure solaire par excellence: «Le monde ne vient-il pas de toucher à sa perfection?» Mais, par un de ces mouvements dialectiques qui travaillent aussi au cœur de l’œuvre, la détérioration du climat interne ne tarde pas à remettre en causela perfection locale: à Venise, quelques semaines plus tard, «le temps est ma-gnifiquement clair et frais, –mais il nem’est permis de rien voir, et tout me fait du mal». Le pérégrin reprend son errance, ballotté entre les ciels maussades et les affreuses migraines, rêvant sans cesse, après Baudelaire et Melville, la clémence invariable des «îles Fortunées». A considérer le mouvement de ces pérégrinations, on comprend qu’elles dessinent une géographie, peut-être même l’ébauche d’une philosophie –celle, par exemple, que Gilles Deleuze bâtira plus tard autour du concept de territoire. Car, en vérité, Nietzsche ne voyage pas. A l’âge des premiers grands curieux d’exotisme, sa pratique est tout autre: une oscilla-tion très étroite entre deux antipodes, à l’intérieur des frontières de «la vieille Europe diluvienne» –quelques projets d’installation à Tunis, en Corse ou enEspagne sont vite abandonnés. L’axe de ces antipodes, c’est évidemment la barre des Alpes. D’un côté, le Nord matriarcal: Leipzig, Naumburg, avec une avancée jusqu’à Bâle; de l’autre, le Sud ligure et piémontais: Gênes, Nice, Turin. A la rencontre de l’un et de l’autre, à l’arti-culation de deux puissances terrestres antagonistes, se situe l’un des foyers de l’œuvre: Sils-Maria. Sils-Maria, le premier balcon alpin sur la Méditerranée; l’extrême avancée du monde germanique sur l’empire latin; l’ultime sursaut d’altitude face à la plaine. Sils-Maria, «perpétuelle idylle héroïque» (8juillet 1881). Sur ces hauteurs, en effet, deux mondes s’accouplent; et le héros mortel qu’ils s’acharnaient à déchirer trouve enfin son apaisement et son unité: «Il semble que toutes les cinquante conditions essentielles à ma pauvre vie se trouvent satisfaites.» C’est là que naît «Zarathoustra», «à 6 000 pieds au-dessus de la mer et bien plus haut au-dessus de toutes choses humaines» (3septembre 1883). L’œuvre sera ainsi le résultat de deux cheminements croisés: celui qui serpente à travers la forêt d’Engadine et celui qui, parmi les pins, s’élève au-dessus de Rapallo en «dominant du regard très loin la mer» – comme un déploiement dans l’espace du puissant emblème de Sils-Maria. De ce complexe territorial, l’écriture nietzschéenne tire son aptitude à capter «le sens de la Terre»: à traduire stylistiquement les flux et les reflux du deve-nir. Soulèvements alpins ou marins –la chambre, à Rapallo, bruissait du va-et-vient des vagues– s’y donnent à entendre, comme chez Wagner gronde «le tremblement de terre qui libérerait enfin la force originelle endiguée depuis la nuit des temps». Ce n’est pas un hasard sila correspondance avec Peter Gast esttraversée par une nostalgie de la musi-que: s’y nourrit l’un des élans majeurs de l’écriture. Ecrire, donc, comme Wagner instrumente «Parsifal»? Oui, car la musique est faite des mêmes mouvements que la douleur physique, que les nuages et que les paysages: si son motif court à travers les lettres et l’œuvre entière, c’est parce qu’elle est le seul «chez moi» offert au corps variable de la pensée. Il y a, dans la confidence mélancolique au musicien Gast, une manière typiquement nietzschéenne d’appeler la musique, et de faire de cet appel une langue habitable. «Dans quelle catégorie ce "Zarathoustra" doit-il en somme être rangé?, écrit-il le 2avril 1883. Je croirais presque que c’est parmi les symphonies.»

Source : Le Nouvel Observateur - Hors-Série - n°210 - Auteur : Christian Doumet