Friedrich Nietzsche
Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900)

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 L’homme est-il un animal malade ? 

Inventeur avant la lettre de la « psycho-analyse », Nietzsche s’est posé en médecin de la civilisation et s’est livré à une véritable démolition des idoles de la modernité.

Tout ce dont nous avons besoin, et qui peut-être pour la première fois nous est donné, […]est une chimie des représentations et des sentiments moraux religieux, esthétiques, ainsi que de toutes ces émotions que nous ressentons dans les grandes et petites relations de la civilisation et de la société, même dans l’isolement» («Humain, trop humain»). Voilà ce que proclame Friedrich Nietzsche, au seuil de sa propre entreprise analytique. Car c’est bien une «psycho-analyse» qu’il propose, quelque vingt ans avant qu’un certain Sigmund Freud n’invente ce terme. Il s’agit de saisir toutereprésentation et affect comme à dé-composer. Bref, l’homme est devenu un symptôme. Point de psychopathologie plus fondamentale que l’anthropologie nietzschéenne: c’est que cet «animal malade» qu’est l’homme livre sa clé à travers ses masques. Mais, du même mouvement qu’il aborde le fait humain par le symptôme, Nietzsche dénonce le nihilisme sous toutes ses formes, celui qui hait la vie. La «chimie» est ici l’instrument de mise au jour de la vitalité désirante. Au-delà de «l’illusion du précurseur» –qui, dans «Freud et Nietzsche», m’a amené à décrire une filiation en sa nécessité comme en ses apories–, il s’agit de s’aviser que Nietzsche, par ce projet, inaugurait quelque chose qui tient au désir le plus actuel, en assumant le statut de la pensée, son Unzeitmässigkeit (inactualité, ou intempestivité). Nietzsche est le non-contemporain par excellence, celui qui détermine une posture à son temps de refus des modes ambiants de la jouissance. Quitte à se faire ré-actionnaire, reniflant tout signe de décadence, il installe son laboratoire dans l’époque. De même que Marx fut un grand clinicien de l’histoire, Nietzsche est un clinicien des mœurs, au sens le plus radical.

Le sujet comme superstition

Si l’usage de certains de ses termes a été livré aux pourceaux, de «décadence» à «volonté de puissance», il est essentiel d’en saisir la valeur de choc dans l’économie de sa pensée critique, jusqu’en ses impasses. C’est depuis cette dimension qu’il s’agit d’appréhender la présence persistante et insistante de Nietzsche, ce qui fait qu’il demeure parmi nous. Nietzsche penseur actuel? Si l’on appelle actuel ce qui complait à l’esprit du temps, nul n’est plus éloigné de l’idée d’actualité que la «pensée-Nietzsche»: il se veut plutôt inactuel (unzeitmässig), aujourd’hui comme hier, inapproprié à tout présent, en rupture chronique avec l’actualité, celle de la paresse de pensée et de l’idéologie. Mais c’est précisément ce qui en fait l’authentique actualité, anti-journalistique. Nietzsche ne se règle pas sur les tendances, il les critique en ouvrant inlassablement une autre scène. C’est même à ses yeux un signe de «bassesse» que ce mélange de culte du new-look et d’impossibilité de s’inventer. Ce «médecin de la civilisation» en a dési-gné le malaise, avant que Freud ne lui assigne son lieu propre. Après avoir été fasciné par la tragédie grecque, Nietzsche a inventé son propre art dramatique, eny faisant comparaître toutes les idolesdu présent, celle de la tribu de la modernité tout spécialement. Nietzsche se disait «psychologue». Terme révélateur par son ambiguïté même. Singulier psychologue, qui tient la psyché comme une version de cette superstition qu’est le sujet. Non pas partisan précurseur du psychologue moderne, qui, lui, se veut scientifique, mais psychologue unique en son genre et créateur d’une nouvelle espèce de psychologues, appropriée à sa condition. Le nommé Nietzsche est le seul psycholo-gue de son espèce. Au milieu des années 1880, il se nommera beaucoup plus exactement «généalogiste». Mais le terme «psychologue» suggérait bien, une décennie plus tôt, son ambition de mettrela psyché à l’épreuve décapante du logos. C’est un sens que sa présence est enquelque sorte chronicisée en tout temps, puisqu’il s’est fait spécialiste de l’origine, étant entendu que l’origine réelle est ce qui agit ici et maintenant. L’«originalité monstre» de Nietzsche tient en ce qu’il doit inventer une science pratiquée par lui seul, une psychologie. Lire Nietzsche, c’est y découvrir l’exact contraire d’un traité de psychologie, soit une déconstruction en acte de la psyché et de ses illusions. C’est une sorte de réflexivité qui est instituée. Mais celle-ci ne se réduit ni à quelque introspection, ni à un simple examen de conscience,ni à un projet de moraliste –quoique Nietzsche ait revendiqué La Rochefoucauld, le «démasqueur» de l’amour-propre, comme devancier, en tant quedé-masqueur du semblant. Dans cette rage d’Entlarvung (démasquement, dévoilement), il engage son symptôme: éprouver un malaise, débusquer l’immoralité sous-jacente à toute chose et sentir par là même son équili-bre rétabli… jusqu’au prochain malaise, tant la puissance d’immoralité du monde est inépuisable. Comme tout ce qui nele détruit pas le rend plus fort, Nietzsche poussera jusqu’au bout sa vocation d’«entrepreneur en démolitions». Dans quelle mesure ce symptôme nous a-t-il été transmis? Tout se passe comme si, pour paraphraser le style provocateur de Nietzsche, il nous avait en effet contaminé par sa maladie singulière. Cela donne la clé de son époustouflant trajet pendant le quart de siècle où sedéchaîne sa pensée vive. Contre la modernité et sa faiblesse désirante, il affûte son désir sur le tranchant du tragique: restituer l’homme à l’école du tragique, dionysiaque, voilà son premier mouvement de pensée, celui de «la Naissance de la tragédie». Là, il rencontre l’obsta-cle: un sujet inapte à la dure vérité, qui n’a pas l’art pour ne pas mourir de cette même vérité, prêt à se jeter dans les bras de la morale. Du coup, il doit se faire traqueur de «l’origine des sentiments moraux», en hommage à son confrère Paul Rée, comme l’atteste «Humain, trop humain». Mais cette traque se radicalise en «généalogie de la morale» qui dénonce violemment toute volonté réactive, du ressentiment à la mauvaise conscience. Nietzsche poursuit la superstition dusujet de sa hargne critique, de sa formemétaphysique à sa forme morale. Dèslors se dégage la Wille zur Macht (volonté de puissance), cet opérateur remède. La volonté de puissance est le contraire de ce que l’on y entend: elle n’est pas une volonté qui s’exciterait de son pro-pre pouvoir. Il s’agit de ce qui affronte «l’innocence du devenir» à travers la pensée de l’éternel retour, la plus dure jouissance, à ce titre inégalable, révé-lée sur la route de Sils-Maria. Ce que Nietzsche interroge inlassablement – à la folie, serait-on tenté de dire en pensant à l’issue de ce penseur lucide, jusqu’au dernier moment conscient–, c’est la jouissance morale comme forme réactionnelle de la volonté de puissance.

Une passion obscure de la Loi

Pourquoi l’homme jouit-il ainsi du renoncement, au point de s’adonner à cette passion morbide de la morale? On serait mal inspiré de s’en recommander pour alimenter l’imaginaire d’un jouir-sans-tabou moderne (expression dont l’ina-nité se démontre). Celui-ci serait à ses yeux l’exacerbation d’un hédonisme qui cherche un aliment à un imaginaire. C’est par conséquent tout sauf un hasard si Nietzsche se retrouva sur la piste des grandes découvertes freudiennes:il a vu la puissance du rêve, monument de l’Urzeit (temps primitif) à l’échelledu rêveur; il a entrevu l’énigme de lamémoire, en sa puissance de folie et derefoulement; il a mesuré la force de la pulsion et sondé le criminel blême; il a interrogé les figures du père –lui quiarchive sa biographie à partir de la mort précoce de son propre père. Evénement qui, au-delà de quelque lecture psycho-biographique réductrice, montre comment un tel sujet est devenu, à partir d’une mélancolie primitive, si sensible au «trou dans l’Autre». La passion de la Loi qui tend à la transvaluation porte une sorte d’impasse féconde aux yeux du savoir freudien. En outre, cet au-delà du sujet ne doit pas faire méconnaître le sujet inconscient, indexé à la vérité de son désir. Tenter de venir à bout du symbolique, réinventer la Loi, ce pourrait être la vraie folie de Nietzsche, celle de la transvaluation –au point de vouloir donner des noms nouveaux à des choses nouvelles. Le surhomme, l’auteur de «Totem ettabou» voudra n’y voir que la forme fantasmatique du père de la jouissance absolue, celui de la horde primitive dontle grand «vouloir» transverbère dans le sentiment du sacré. Tel l’Urvater (père primitif), le surhomme est une psychologie à lui seul... Nietzsche, on le sait, a physiquement survécu plus d’une décennie à sa mort mentale. Alors a-t-on vu le monde intellectuel –qui l’avait boudé de son vivant– l’évoquer comme un maître à penser,et rendre visite et hommage à cette sta-tue morte vivante. «Ecce homo»: voici l’homme, semble se dire son époque,instituant son inactualité. Pathétiquesymbole de la condition intempestiveet inactuelle: vivant, le maître est en quelque façon dénié, on attend –patiemment– sa mort pour lui rendre hommage et embaumer son savoir, dont on n’a pas voulu de son vivant. N’est-ce pas l’humour nietzschéen, en son ultime tourtragique, que de faire acte de présence (absente) au culte dont il devient le témoin ironiquement muet?

"Crépuscule des idoles" ("Götzendämmerung", 1888)
Philosopher à coups de marteau

Le marteau est une métaphore polysémique, qui évoque tout à la fois l’outil dusculpteur, l’arme du destructeur, l’instrument de l’auscultation. Ausculter les idoles équivaut, en frappant contre leur cuirasse, à tester leur teneur propre: un dieu s’y cache-t-il, ou sonnent-elles creux? En un tel cas, le marteau devient destructeur, il anéantit les fausses prétentions des valeurs en cours, de ces «ombres de Dieu» qui se dissimulent derrière nos croyances modernes. Mais l’acte de destruction ne vaut qu’en tant qu’il s’intègre à une entreprise de création: là le marteau se fait artiste, il dessine la silhouette encore confuse d’un au-delà du nihilisme. En attendant, Nietzsche règle son compte à la figure illusoire du sage antique, simple travestissement d’unefatigue de vivre et de penser; la philosophie rationaliste se trouve elle aussi brocardée, sa folle prétention à déceler un monde idéal au-delà du monde sensible s’avérant un clair symptôme de décadence. En cela, elle se rend complice de la morale, véritable «contre-nature» au service du ressentiment envers la vie. A rebours d’une vision idéaliste de l’esthétique qui fut autrefois la sienne, Nietzsche esquisse une véritable «physiologie de l’art», où il interprète la création artistique, selon l’hypothèse de la volonté de puissance, comme l’expression idéalisée d’une ivresse primitive. L’époque moderne est à son crépuscule: le marteau hâte l’avènement de nouvelles aurores.

Source : Le Nouvel Observateur - Hors-Série - n°210 - Auteur : Paul-Laurent Assoun